Jeudi 12 juin 2008
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16:42
Je commençais à intégrer les rouages du fonctionnement d’un cabinet de médecine générale libéral au bout de quelques semaines de
remplacements, intensifs bien malgré moi. Finalement l’adaptation en tant que remplaçant consiste plus en l’intégration de tout un système bien rodé que dans la pratique médicale pure.
Effectivement notre formation d’internes de médecine générale durant quatre ans nous a bien préparés à gérer la plupart des situations cliniques, que ce soit à l’hôpital ou auprès de médecins
généralistes de ville, nos maîtres de stage… mais pas les détails techniques !
Mes remplacements étaient devenus réguliers, le courant passait bien avec les patients qui me le rendaient bien d’ailleurs. L'un des médecins que je remplaçais me proposait donc de le remplacer
une demi-journée par semaine de façon régulière. Au cours de ces demi-journées de remplacements, j’entrevoyais davantage la notion de suivi régulier du patient.
En matière d’hypertension artérielle, les médecins disposent de nombreuses recommandations précises pour les guider dans leur
pratique. Au bout de quelque temps, je constatais avec étonnement que bon nombre de patients hypertendus avaient systématiquement les deux mêmes médicaments, sans que cela ne corresponde à la
moindre logique de prescription. Autrement dit certains patients étaient très bien équilibrés sur le plan tensionnel depuis plusieurs années par leur traitement et d’un seul coup, sans raison
« scientifique » leur généraliste leur prescrivait ces deux nouveaux médicaments. Ou à l’inverse, des patients qui ne relevaient que d’un seul médicament anti-hypertenseur se voyaient
prescrire, toujours sans raisons, ces deux molécules. Il s’agissait en fait de deux médicaments relativement récents dont le laboratoire tentait de percer le marché. Comme il n’avait pas d’étude
scientifique sérieuse à l’échelle internationale pour favoriser leur prescription par les preuves, il faisait participer des médecins généralistes à des pseudo études bidon mais incitatives. En
gros ces laboratoires font croire aux médecins que ceux-ci vont participer activement à la recherche clinique en prescrivant à plusieurs dizaines de patients tel médicament, et en les suivant sur
plusieurs mois pour vérifier leur effet et leur tolérance. Vu le nombre de boîtes prescrites, c'était tout simplement une manne financière pour ce labo...
Évidemment en tant que remplaçant, je n’étais jamais mis au courant de ces pseudo-études à la con que les laboratoires
n’exploitent d’ailleurs jamais et qu’ils détruisent une fois réalisées. Les remplaçants ne valent pas le coup pour les labos. Naïvement donc, lorsque je consultais un patient dont les chiffres
tensionnels n’étaient pas bons sous ce traitement, après avoir fait un minimum d’examens complémentaires recommandés, je changeais leur traitement selon les règles classiques de prescription, et
donc ça marchait, au grand soulagement des patients toujours intrigués de l’attitude de leur bon docteur. Carnet de santé à l’appui se jouait alors sur plusieurs mois une valse des
thérapeutiques :
- tension correcte/patients rassurés/traitement du
remplaçant
- hypertension/patients inquiets/traitements du médecin
traitant
Et ainsi de suite pendant plusieurs mois, car je ne cédais pas, je me devais non seulement de soigner leur hypertension
correctement, mais aussi d’appliquer les règles de prescriptions reconnues et recommandées, et non faire du bidouillage pour favoriser un labo. Mais le médecin que je remplaçais ne cédait pas non
plus car il avait des comptes à rendre au laboratoire de ces deux molécules. Ah oui petite précision : le médecin qui participe à ces études d’induction de la prescription touche une
contrepartie non négligeable. En principe ce sont des cadeaux (VTT, écrans plats d’ordinateurs, vin, stylos etc.). En principe, car de l’argent liquide circule bien évidemment.
Donc pour résumer : pour avoir un VTT made in China, votre médecin peut tout à fait vous prescrire des médicaments inadaptés,
quelque soit votre problème de santé (cholestérol, hypertension etc.).
Un jour j’ai revu le mari de Mme Dommage en consultation. Je lui ai demandé des nouvelles de son épouse, une charmante patiente de
60 ans que j’avais soignée pour son hypertension à l’époque de ce deal du médecin que je remplaçais avec un labo :
« - Comment, vous n’êtes pas au courant ? Le docteur ne vous a pas prévenu ? »
« - Non, vous savez, il ne me dit jamais grand chose… Que s’est-il passé ? »
« - Ma femme est décédée, il y a deux mois, d’une hémorragie méningée à cause d’une poussée de tension, après plusieurs jours
de coma. À l’hôpital ils n’ont pas compris pourquoi le Dr changeait toujours le traitement efficace que vous lui aviez prescrit pour donner ces deux médicaments qui ne lui réussissaient
pas.»
Officiellement pour un VTT. Officieusement pour une grosse enveloppe de liquide. Mais ça je l’ai gardé pour moi.
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